Sprint Final

Le programme est clair, je dois être à Fairbanks le samedi 20 au soir où je retrouverai Allan et Nina qui me ramèneront en voiture jusqu’à Anchorage. Entre temps je veux passer à Valdez, qui a marqué l’histoire du ski freeride dans les années 90. 544 miles et 4700m de dénivelé positif d’après google maps. J’ai 6 jours de vélo et 3 de pause à Valdez. Au milieu de tout ça, il faut aussi que j’écrive mes derniers articles. C’est un programme assez chargé, je serai plus dans l’effort que dans la contemplation. Mais je crois que plus ou moins consciemment, c’est ce que je veux pour ne pas avoir à trop “contempler” le rapprochement de ce départ. L’autre option, ce serait de prendre le ferry de Valdez pour Whittier, et 60 miles de route plus loin, je serais à Anchorage. Mais j’ai “trop de temps’ pour cette dernière option. Je n’aime pas établir un programme en fonction du temps que j’ai à dépenser, j’aime en perdre quand je n’en ai pas et que ça fout en l’air tous mes plans.

Vendredi 12 septembre. Les 60 miles de piste jusqu’à Chitina sont l’obstacle du jour, je veux les passer le plus vite possible. Depuis bientôt deux mois que je roule , j’ai constaté que mon corps compte en temps passé à pédaler et non en miles. “The faster, the shorter” est devenu ma devise. Pour autant, le départ est poussif, avec un premier arrêt gonflage, puis un deuxième déshabillage. La pluie a diminué et il y a une sorte de point d’équilibre pluviométrique autour duquel on oscille entre être plus mouillé par l’intérieur avec une veste imperméable ou plus par l’extérieur sans. Personnellement, je préfère la deuxième option. La journée d’hier avait partiellement séché la piste, mais la pluie du jour l’a de nouveau détrempée et mes roues collent à la boue. Et cette route est autant un faux plat montant au retour qu’à l’aller! A rouler trop lentement, je subis tous les chaos, qui m’empêchent en retour d’aller plus vite. Bref, rien ne va dans ces premiers miles… Mais aidé parle vent, j’arrive enfin “au planning”, et là, Frida vole sur la piste. Je parviens à franchir ces premiers 60 miles en 4h. En arrivant à Chitina, comme après tout objectif atteint, j’ai une chute de forme, de motivation et mes genoux commencent à me faire mal. La suite se fait dans la douleur. Ce soir, je veux un abri, de la place pour bouger, m’étirer, m’asseoir. J’en trouve un sous forme de séchoir à saumon en bord de rivière et à côté d’un cabin désertés à cette heure. “No trespassing”… La perspective de me faire réveiller en pleine nuit un gun pointé sur moi aura raison de ma fatigue. J’échoue finalement à Kenny Lake, sur un terrain municipal, avec une sorte de salle des fêtes autour de laquelle ont poussé des stands, l’un d’eux m’accueillera pour la nuit. A quelques mètres de là, il y a un camping et une petite épicerie où je peux faire quelques courses. En revenant, il m’arrive alors peut être l’évènement le plus étrange de mon voyage. Un “truck” s’arrête juste à côté de mon abri. Il n’aura pas fallu longtemps pour qu’on me repère, pensé-je de loin. Mais non, deux adolescentes en descendent et le truck repart. Je comprends qu’elles veulent camper dans le stand à côté du mien. Quand j’arrive, barbu et avec mon look de chien errant, elles s’enfuient. Bien, alors, là, que faire? Laisser deux adolescentes au sourire-appareil-dentaire marcher seules je ne sais où dans ce pays d’ours et de gens pas forcément tous bien attentionnés ou… ou quoi d’ailleurs??? Je retourne au camping voisin pour prendre une douche (incroyable ce que c’est bon une douche!), elles marchent sur la piste cyclable longeant la route sous un ciel qui sera bientôt noir. J’essaie de les convaincre que je ne suis pas un mauvais garçon et que je préfère les savoir à côté de moi plutôt que perdues dans les bois n’importe où. Elles me disent qu’elles vont chez un ami… Vrai ou faux, je ne sais pas, en tout cas, je m’endors en me demandant ce qu’elles sont devenues et ce que j’aurais pu ou dû faire mieux…

Sur le devant d'une épicerie. Tout s'explique 2.

Sur le devant d’une épicerie… Tout s’explique 2.

Camp 58 :

Camp 58 : 61°44’7,86″N/144°56’33,72″W

Relations de voisinage vues par Béatrice

Relations de voisinage vues par Béatrice

 

Samedi 13 septembre. Google maps annonce 94 miles jusqu’à Valdez et presque 1100m de montée jusqu’au Thompson Pass. Je pars avec une réelle incertitude, être à Valdez ce soir ne me paraît vraiment pas gagné. Je suis fatigué et mes muscles sont raides. Le départ est d’autant plus difficile qu’il se fait sur des montagnes russes globalement montantes. Quand je rejoins la Richardson Highway, je tourne de 90° et reçois violemment le vent de face. Les miles suivants sont terribles. Rien de pire que le vent de face pour détruire le mental du cycliste, certaines rafales me stoppent. A chaque tour de pédale, j’abandonne, j’en ai marre, j’arrête, et pourtant, machinalement, un tour de plus suit toujours ma décision. Les montagnes se rapprochent, la vallée et donc la route y changent de direction, seule cette perspective me fait espérer un hypothétique changement du vent. Quand j’y arrive c’est pire… Le vent suit ce sillon entre les montagnes. Puis la vallée se creuse, se rétrécit et je suis enfin quelque peu protégé. C’est turbulent, de face, de côté, de dos, mais j’arrive à avancer. Je fais une pause repas après 35 miles. De façon incompréhensible, j’ai réussi à tenir une moyenne de 10 miles à l’heure. Quand je repars, la pluie m’accueille. D’après les informations tirées de Google maps, j’ai estimé le col entre les miles 40 et 35 (dans ce sens, les  milestones sont décroissantes). Quand j’arrive au mile 40, le paysage qui m’entoure m’indique que j’en suis encore loin. Quelque part, ça me rassure, je sais que psychologiquement (et donc physiquement) je ne craquerai pas jusqu’au col. Plus j’aurai fait de miles jusque là, moins j’en aurai pour rejoindre Valdez. Au mile 35, je suis trempé, il fait plus froid, je roule entouré de restes de glaciers pendus sous les sommets. La vallée s’ouvre à nouveau et les éléments se déchaînent, la pluie à l’horizontal me fouette le visage. Mais maintenant, plus rien ne peut m’arrêter, je sais, que je serai à Valdez ce soir. “Ah oui? On veut jouer au plus malin? C’est ce qu’on va voir!!!” Cette nature me provoque et je lui réponds en laissant s’exprimer l’animal qui est en moi, me lève de ma selle et passe un braquet supérieur. Les voitures m’apercevant a travers leurs essuies-glace en t-shirt dans dans ce paysage glacière m’encouragent. Au final, j’aurai mis 2h30 pour parcourir ces 29 miles de montée. J’imaginais la descente anecdotique, mais la traversée du Keystone Canyon, entre la Lowe River aux flots déchaînés presque noirs et les cascades qui descendent de toute part est impressionnante. Arrivé de nouveau au niveau de la mer, je suis revenu deux, trois semaines en arrière. Les feuilles des arbres tournent tout juste au jaune. Le col est passé, comme je l’avais imaginé, je n’en peux plus, ces derniers miles sont un calvaire. Seul le compte à rebours des milestones me fait encore avancer:  5, 4, 3, 2, 1… et… et je suis encore dans les bois… “Les cons!!! C’est quoi ce bordel???” Je suis dans le brouillard le plus complet et ne vois rien de ce qui m’entoure et donc ne comprends rien. Je suis machinalement le flot des voitures jusqu’à enfin arriver à une concentration d’habitations me faisant espérer y être enfin. Valdez a été détruite en 1964 en par un tremblement de terre suivi d’un tsunami et a été déplacée de 4 à 5 miles; les milestones, elles, n’ont pas bougé…

Montagnes russes matinales

Montagnes russes matinales

 

Nina m’avait donné l’adresse d’un ami à elle, Ryan, vivant à Valdez. En fais, non, je n’avais que son nom et son accord de me loger. Je devais le retrouver au magasin de ses parents qui est malheureusement déjà fermé ce soir. La nuit approche, je suis en ville et je suis trempé. Si j’ai réussi à me battre dans la montée du Thompson Pass, c’est en grande partie à cause de la perspective d’un endroit sec, d’un lit chaud et d’une douche… Alors, je vais le retrouver, il n’y a pas de plan B. Je remue ciel et terre et finalement, nous arrivons enfin à nous retrouver. Je passe ces trois jours dans sa famille. Son père, Bruce, vit avec Kathy et tous deux sont propriétaires du « Rogue’s Garden, natural food store ». Les soirs, la famille se réunit pour le souper, il y a là Ryan, le fils de Bruce, Susan et Rik, les enfants de Kathy, et Austin, marié à Susan. L’hospitalité de ces gens, leur simplicité et l’atmosphère positive qui règne dans ces réunions me touchent énormément. Comme il pleut tous les jours, ma motivation à reprendre la route vers le Nord diminue fortement. Cependant, le mardi, la veille de mon départ prévu, je sens que je ne suis pas prêt mentalement à ce que Valdez soit la fin de mon voyage, j’ai besoin de rouler encore un peu, d’être seul avec Frida et de planter ma tente là où j’en aurai envie. Mû par cette sensation, je leur annonce que je partirai le lendemain et prépare un repas crêpe pour mon dernier soir passé avec eux. Kathy m’annonce que Doug, un ami à elle, m’accueillera le lendemain soir et me propose de m’amener au Thompson Pass en voiture. Je ne dis pas non, ce sont 30 miles de gagnés et surtout 900m de montée…

Valdez, entouré de cascades

Valdez, entouré de cascades

Sur la plage, à la rescousse d'un saumon

Sur la plage, à la rescousse d’un saumon

Avec Austin

Avec Austin

Soirée crêpes

Soirée crêpes

 

Mercredi 17 septembre. Dernière courses matinales au Rogue’s Garden, Kathy et Bruce m’offrent un picnic pour le midi, ainsi qu’un pain (un vrai pain, parce que jusque là, ça a été plutôt pain de mie) et un fromage de brebis tout droit issu des Pyrénées. Le plaisir que j’aurai à le manger dépasse toutes mes capacités d’expression littéraires! Kathy m’amène au col en voiture, que je retrouve sous les mêmes nuages et la même pluie que lors de mon premier passage. Elle me parait un peu inquiète quand elle me laisse seul sous ce temps. Dans cette descente, je sens que je n’ai plus aucune envie de me battre, plus envie de me lever de ma selle à chaque montée ou chaque fois que je sens que je perds le rythme. J’avais juste besoin de sentir le vent du déplacement sur mon visage, mais pas plus. Je passe cette nuit chez Doug et demain, je fais demi-tour. Je remonterai au Thompson Pass tranquillement, y planterai ma tente une dernière fois, et prendrai le ferry dimanche. Doug a été pendant longtemps un “ski bum” dans les « Lowers 48 ». Il est venu skier une fois en Alaska et n’est jamais redescendu. Une femme et une fille plus tard, il a acheté un terrain et y fait pousser courgettes, haricots, choux, tomates et poulets pendant les trois mois de non-hiver. L’eau vient d’un puis creusé à 70m de profondeur à travers le permafrost. En 2013, il a eu un problème dans le système de chauffage du tuyaux de pompage qui a gelé. De mars à août, il a fait venir de l’eau dans des citernes, l’a faite bouillir et après des mois de combat contre le gel, il a eu de nouveau l’eau courante. Au cours de la soirée, je ne sais d’où cela vient, mais l’envie d’aller plus loin vers le Nord revient, remonte des profondeurs de mon estomac. Alors soit! Je poursuivrai jusqu’où mon corps déjà fatigué me portera. J’ai même droit à mon cabin personnel pour la nuit!

Dernier au revoir à Kathy

Dernier au revoir à Kathy

Lire le paquet de chips... Tout s'expique 3!

Lire le paquet de chips… Tout s’expique 3!

Doug's house

Doug’s house

Chuck!

Chuck! Et Frida…

Camp 63

Camp 63 : 61°50’58,95″N/145°13’23,6″W

 

Jeudi 18 septembre. Si je veux avoir une chance de parvenir à Fairbanks dimanche, il faut que je sois ce soir à Summit Lake. C’est le point le plus haut sur la route, le reste jusqu’à Fairbanks ne sera que descente ou plat. Google Maps annonce 102 miles et 1150m de montée. Fichtre, ce Fairbanks ne se laisse pas gagner comme ça! Départ à 10h20, je n’aurai pas le temps de papillonner, observer, admirer, prendre des photos, il va falloir rouler! Je suis sous les nuages, mais quand la route permet une percée à travers la forêt, l’horizon est dessiné par les sommets l’Alaska Range, baignés par le soleil. Les montagnes paraissent tellement loin, mais c’est bien là qu’il faut que je sois ce soir. A ma pause de « midi », 4h après mon départ, j’ai déjà parcouru 57 miles, passer la moitié avant de manger était psychologiquement important pour une éventuelle réussite de la journée. Plus d’eau en repartant et pas de restaurant de bord de route pour remplir mes bouteilles. Assoiffé, je tends mon bidon à la première voiture qui me double tel le coureur du tour de France. Miracle! Ils a compris le message et s’arrêtent. J’ai même droit à une bouteille de thé froid. A quelques miles de mon objectif, de la Gulkana River qui coule à côté de la route émane une forte odeur de poisson pourri. Il y a là une « alevineuse », et les saumons sont remontés jusqu’à « leur foyer », 200 miles dans les terres (cela dit, il paraît qu’on les retrouve jusqu’au Canada après un parcours de plus de mille miles!). Puis j’arrive enfin à Summit Lake, c’est superbe, je suis seul, toutes les maisons, lodges, etc sont désertées, je m’installe à son extrémité nord, au bord de l’eau. J’ai passé la journée à faire la course avec le front nuageux. Malgré quelques moments fugitifs où j’ai reçu quelques rayons, c’est lui qui a gagné, il fait gris quand j’arrive à ces montagne d’horizon… Il n’empêche, je suis heureux d’être ici pour ce qui sera ma dernière vraie nuit sauvage. Dernière nuit qui pourrait m’apporter… Non, Marc! Ne rêve pas… Il fait gris. Puis  quelques étoiles paraissent entre les nuages, le ciel se dégage un peu et quand je finis mon repas dans l’obscurité, j’aperçois quelques étoiles et une lueur à l’est. Mon coeur s’emballe! La lune qui se lève derrière les montagnes? Non, cette fois c’en est vraiment une, qui vient saluer et récompenser mes efforts de la journée! Ma première aurore, l’émotion est immense, je reçois ce qui reste pour moi le plus beau spectacle de la nature avec une larme à l’oeil. La phrase qui me vient alors est: des voiles de pluie aux gouttes de lumière ondulant sous le vent solaire… Oh! ma chère Alaska, tu m’auras vraiment tout donné…

Couleurs d'Automne

Couleurs d’Automne

Objectif du jour

Objectif du jour

Summit Lake

Summit Lake

Camp 64 :

Camp 64 : 63°9’39,75″N/145°32’13,3″W

Désolé, emporté par l'émotion, impossible de raisonner et de trouver les bons réglages de mon appareils photo

Emporté par l’émotion, impossible de raisonner et de trouver les bons réglages de mon appareils photo

Vendredi 19 septembre. Au réveil, la rosée et la condensation de la nuit ont gelé sur ma tente pour la première fois. L’hiver fait ses premières incursions… Le soleil me nargue comme hier. Il est juste là, enfin, juste un peu plus loin, sur le mon Hayes ou ses petits frères plus proches. Pendant ces 2 jours, j’aurais couru après lui! Quand je commence ma descente, sous la pluie, de ce côté Nord de l’Alaska Range, tous les arbres ont perdu leurs feuilles, j’ai de nouveau changé de saison. Entre le fantasme d’une descente infinie, les 5 miles de différence entre les milestones et Valdez, mon souvenir de 350 miles entre Valdez et Fairbanks (c’est 364 en réalité) et les 12 miles d’erreur des indications de ma carte, je pensais que cette journée ne serait pas trop longue et qu’il me serait facile de prendre de l’avance sur la journée de demain que je voudrais la plus courte possible. Après une vingtaine de miles de descente, ce sont de nouveau des collines et leur lot de montées et descentes successives qui m’accueillent. Puis j’arrive enfin sur des plateaux annexés par l’armée avec des lignes droites à pertes de vue. Il est 16h30 quand j’arrive à Delta Junction, après 70 miles, il en reste encore 97 jusqu’à Fairbanks… La journée facile risque d’être un peu plus longue que prévue si je veux avoir une journée plus courte demain. Comme à Glennallen deux semaines auparavant, je m’offre un intermède musical devant la librairie municipale et son réseau wifi ouvert. Je  profite aussi de la connexion pour chercher le prochain campground… 40 miles d’ici! Bon… Eh bien, c’est parti! J’ai mal aux genoux, mais c’est viable et finalement, ces 40 miles se passent plutôt bien, si ce n’est une petite hypoglycémie dans les dix derniers. J’arrive à Birch Lake Campground à 20h00, après 110 miles. Quand je pense aux étapes que je faisais sur la Dalton, c’est incroyable comme mon corps s’est endurci.

Retrouvailles

Retrouvailles

Samedi 20 septembre. Le réveil est tardif, le départ est difficile, le moral n’y est plus, le genou fait mal, le vent est de face, frida couine et signe du destin, même mon réchaud n’a plus d’essence. J’oublie même de faire la photo du camp. Je n’ai plus envie, ces 57 miles me paraissent bien trop longs, l’idée de faire du stop me traverse l’esprit. La pluie fait son retour. Je m’étonne que les miles ou le temps défilent si lentement. Repoussant minute après minute le moment où je déciderai que j’en aurai vraiment assez et que je déciderait de mettre un terme au mouvement machinal de mes jambes, je rentre peu à peu dans une sorte d’hibernation des sensations et de la pensée. Rouler, rouler le plus vite possible pour finir le plus tôt possible. Il fait moins de 10°C, il pleut et je suis en T-shirt. Je ne me rends compte à quel point j’ai froid quand j’essaie d’ouvrir en vain la fermeture éclair de ma poche pour y réchauffer mes doigts. Impossible de d’attraper le zip entre mes doigts! Je n’ai quasiment aucun souvenir de ces deux heures, sauf le décollage de trois chasseurs au moment où je passerai à côté de la base militaire d’Eielson. Arrivé à North Pole, à 15 miles de Fairbanks, je m’arrête dans le premier restaurant et m’offre un T-Bone steak. Après tout, je l’ai mérité maintenant! Quand je repars, habillé plus sérieusement, je me demande vraiment comment j’ai pu tenir jusque là en T-shirt. Aucun plaisir, aucune perception positive de mon environnement, je suis maintenant sur la bande d’arrêt d’urgence d’une deux fois deux voies. Rouler, rouler toujours et finir enfin. Quand je passe le panneau 10 miles, brusquement, toutes les digues autour de cet état lethargique sautent. Tel celui qui va bientôt mourir, je suis submergé par tous les souvenirs, les émotions, les joies, les découvertes vécues ici. Impossible d’en contrôler le flot. Je suis sur ce bord d’autoroute, seul dans le bruit incessant du trafic et je pleure… Tout ce que j’ai vu, vécu, était tellement beau, tellement fort! Et maintenant, c’est juste banalement fini… Mais contrairement à celui qui va mourir, j’ai encore une vie à vivre… une vie que je ne connais pas. J’étais heureux ici, physiquement heureux. Je sais ce que je quitte, je ne sais pas ce que je vais trouver…

 

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McCarthy

McCarhty est une petite ville de western posée en pleine forêt boréale. Elle a fleuri presque en un été au début du 20 ème siècle quand on a découvert et exploité les mines de cuivre de Kenicott, à quelques kilomètres de là. Le cuivre y était le plus pur jamais extrait. Si pur qu’alcool, drogues et filles y étaient interdits. Les mineurs, eux, ne l’étaient pas plus que sous d’autres latitudes. McCarthy a grandi juste en frontière de prohibition. Et les guerriers des mines, après avoir donné un jour de leur vie au métal précieux, donnaient  les fonds de leur poches le soir venu pour leur repos nécessaire et mérité. Et puis les mines se sont taries, les guerriers qui avaient survécu au cuivre et à la vérole sont partis sous d’autres tunnels, et McCarthy les a suivi. Un ermite ou un original y sont restés pour parler aux fantômes, mais la ville est restée plus ou moins abandonnée jusqu’à la fin des années 60. Des jeunes, voulant certainement échapper à la police, ou faire pousser leur marijuana tranquillement, ou tout simplement s’éloigner un peu de l’American way of life, s’y sont de nouveau installés. Au centre le saloon. Autour, quelques maisons rénovées et d’autres abandonnées en même temps que les mines, dans un équilibre précaire, elles ont suivi les mouvements du sol posé sur le permafrost, de ses cycles de gel et dégel. Les locaux vivent de rien ou bien du tourisme, les écritaux proposant des randonnées, delà cascade de glace fleurissent aux quatre coins de la ville à la belle saison, celle des touristes. On y trouve même trois entreprises de visite par les airs des glaciers environnants…

Mardi 9 septembre, j’y arrive vers 17h30. Je file au saloon, je demande un thé: “no tea… We are a bar!!!”… “Ah bon…”. Va pour une bière si le thé est prohibé. J’y apprends que le magasin suit le mouvement des touristes et ferme définitivement pour l’année à 19h, c’est à dire dans 10 min. Je file m’acheter quelques provisions supplémentaires pour les deux ou trois jours que j’ai prévu de passer ici. Un groupe de jeunes m’apprend qu’ils organisent un immense feu le soir même à la sortie de la ville et tout proche de la fin du glacier. Les feux m’ont toujours fasciné et, de plus, il paraît qu’il est possible d’y camper dans les environs, avec de plus une vue incroyable sur le glacier et les sommets environnants… C’est donc là que j’y passerai mes nuits.

Le saloon sur la gauche

Le saloon sur la gauche

Camp

Camp 55 à 57 : 61°26’38,8″N/142°54’38,3″W

Départ du feu

Départ du feu

 

Front du glacier

Front du glacier

 

Le lendemain, je ne fais rien, je ère dans la ville et commence la rédaction de mes articles en retards. Qui sont de toute façon toujours en retard! Vivre ici en autonomie, c’est un job à plein temps et demi. Je suis occupé 12 à 16h par jour à pédaler, m’alimenter ou construire mon abri pour la nuit. Rares sont les moments où j’arrive à m’accorder une pause. Alors écrire, ça passe un peu après. Bref, de toute façon, il ne fait pas beau.

Pour jeudi, la météo s’annonce meilleure, je veux aller marcher vers le Root Glacier. Je monte a Kenicott en vélo, dont je ne connais rien de son passé à ce moment. Je découvre ces immenses bâtiments rouges construit autour de la mine, je découvre aussi qu’à l’époque, une ligne de train reliait Kenicott à Cordova, et comprends alors l’origine de ce vieux pont en bois croisé sur la piste deux jours plus tôt. Comme pour la Dalton Highway, ce que les hommes sont capables de faire quand il s’agit de matière première m’impressionne.

Le complexe au dessus de la mine

Le complexe au dessus de la mine

Vue de face

Vue de face

La "locomotive" à vapeur

La “locomotive” à vapeur

 

Je n’ai malheureusement pas beaucoup de temps pour errer entre tous ces bâtiment, alors je me dirige vers le chemin qui mène au glacier. Celui-ci le surplombe sur sa rive gauche, tracé sur un reste de moraine que les glissements de terrains emportent peu à peu. Arrivé au bout du chemin, j’oblique vers la droite dans un désert de cailloux, reste d’un glacier rocheux encore actif si j’en juge au paysage. Qu’est ce qui me fait aller plus loin quand les chemins s’arrêtent? Je crois que c’est l’envie d’écrire ma propre histoire, tracer ma propre ligne dans un paysage donné, aller au-delà, m’évader de la ligne raisonnable que l’on a tracée pour moi et les autres. Avancer vers un inconnu, m’adapter à ce que je vais trouver et décider seul de ma propre frontière du raisonnable. Comme l’a été tout ce voyage finalement. Je n’ai lu aucun guide touristique, ne connaissait de l’Alaska que ce que mes rêves en avait dessiné, n’avait aucun trajet prédéfini.

De ce qui me paraît être un col un peu plus haut, j’ai l’impression que je pourrai atteindre un sommet et observer tout ça d’un peu plus haut. Mais comme cela arrive souvent en montagne, le col que je croyais tout proche s’éloigne au fur et à mesure que je monte jusqu’au moment où le paysage s’ouvre sur un petit cirque enfermant un glacier. J’ai dépassé le sommet que je visais depuis un moment, mais un autre et à ma portée sur la gauche. Y monter est un combat de quadrupède dans un pierrier fin sur lequel je n’ai aucune prise et glisse en arrière autant que je monte. Arriver au sommet, l’autre côté est incroyablement coloré, tout en contraste avec le paysage qui m’a entouré pendant mon ascension. De là-haut, je ressens que je suis à la fin de mon trajet allé et qu’à partir de maintenant, tous mes pas me rapprocheront, et auront pour but de me rapprocher, de l’avion qui m’arrachera à cette terre que j’aime tant. Je ne suis pas triste pour autant, la tristesse de la fin a déjà été digérée à Homer. Il est 18h40 quand j’entame mon trajet retour, il fait déjà bien sombre à 20h30 et j’ai marché 3h30 jusqu’ici. Même en forçant le pas, l’équation va être difficile à résoudre. Car bien entendu, je n’ai pas pris ma lampe frontale, c’était toujours 100g de moins à porter… Mais tel Tintin sauvé du bûcher des Incas par une éclipse de soleil, c’est guidé par le halo d’une “lumière du nord” que je retrouve le chemin jusqu’à ma tente!

Root Glacier

Root Glacier

Comme un large torrent de glace

Comme un large torrent de glace

Montée sur glacier rocheux

Montée sur glacier rocheux

Du sommet

Du sommet

 

J’avais prévu de rester un jour de plus mais la pluie revient le lendemain. Poussé aussi par cette sensation de retour inexorable ressentie sur le sommet de la veille et pas malheureux d’avoir un jour de repos en plus à Valdez,  je reprends la route le vendredi 12 septembre pour mon sprint final.

Mine de rien vue par Béatrice

Mine de rien vue par Béatrice

 

PS : Le passage sur l’aurore est quelque peu exagéré, malheureusement… Pourtant, le ciel était clair toute la journée, les prévisions aurorales étaient très bonnes pour la soirée à la suite d’une éruption solaire quelques jours plus tôt. Tous les voyants paraissaient au vert, mais le ciel s’est mis au gris en soirée. Cela dit, cette nuit fut anormalement claire, et le spectacle au dessus des nuages devait être superbe. Mais qui sait? Il me reste encore une semaine…

De l’été à l’automne en passant le Eurêka Summit

Vendredi 5 septembre. Je suis arrivé chez Nina, Allan et Dave le mardi soir précédent. La chambre dans laquelle j’ai dormi deux semaines plus tôt a été rebaptisée “Marc’s room”, ce qui me va droit au coeur. Un gâteau au chocolat, du saumon et autres produits frais plus tard, je repars. Nina va dans la même direction que moi, elle nous amène, Frida, Winter, Finn, moi, ainsi que mes multiples bagages dans sa toute petite voiture. Les huit pattes sont coincées dans les rayons, les museaux sortent du cadre, Frida étouffe entre les poils, mais au moins, je n’aurai pas à revivre l’expérience de la bande d’arrêt d’urgence sur autoroute. Arrivé a Palmer, tout le monde descend pour se dégourdir pattes, jambes ou roues. Quelques courses de fruits et légumes et je reprends la route vers 15h, direction Glennallen, via la Glenn Highway. Après 35 miles je trouve un campground. Il est encore tôt, j’avais prévu de rouler bien plus, mais je suis fatigué, il y a une source d’eau, un abris pour picnic où je pourrai dormir sans avoir à monter ma tente, alors je m’arrête. Bien m’en prend car les jours ont raccourci à une vitesse incroyable pendant cette dizaine de jours sur la péninsule. Comme j’y ai vécu une vie bien plus sédentaire que nomade, je ne m’en suis pas du tout rendu compte. A 20h30 et sous cette épaisse couche de nuages, la lumière commence à décroître sérieusement. Cette contrainte m’était totalement absente jusque là, mais à partir de maintenant, il me faudra être un peu plus régulier concernant mes horaires. Dusty et Jordan sont aussi là, ils sont partis d’Anchorage deux jours plus tôt et ont prévu de rouler jusqu’à Seattle.

Le lendemain, nous nous levons tous vers 7h. La route n’a pas de bas-côté, nous décidons de rouler ensemble, être en groupe représente un gain de sécurité. Je suis prêt un peu avant eux, je pars tout doucement, histoire de me chauffer un peu les muscles, ils m’auront vraisemblablement rejoint d’ici un quart d’heure. Je roule au pas, à peine 6 miles en 1h40. Ils ne sont toujours pas là, alors je décide de poursuivre à un rythme normal. J’apprendrai plus tard qu’ils ont eu dû changer leur plaquettes de frein et démonter une roue. Pas de chance, c’est le premier jour d’ouverture de la chasse au moose… Nina m’avait prévenu : “Oh Marc! Please, don’t camp in the woods!”. Le traffic s’annonce dense. Trucks, remorques, quads, fusils, certains transportent même des sorte de chars d’assaut qui ne jureraient pas dans un musée de la première guerre mondiale. Eh ben… Il ne fait pas bon être moose dans les parages… On est bien loin de l’esprit chasseur des Natives Alaskans. Plus tard dans la journée et surtout le lendemain, certains sont déjà sur le retour et exposent fièrement les bois de leur boucherie. Finalement, “jouer” à savoir qui a la plus grande n’a pas d’âge… Si l’expression “avoir les cornes” a du sens, j’espère que les épouses restées à la maison furent satisfaites à la mesure de la taille des trophées. Je me plais aussi à imaginer un paradis des mooses où ces âmes naïves en cercle autour d’un feu peuvent se marrer des ébats observés depuis là-haut, maigre vengeance… Quand je vois plusieurs paires de bois sur les remorques, c’est même moi qui me marre…

Pour certains décérébrés du volant, l’absence de bas-côté sur la route doit avoir valeur de condamnation à mort lors du jugement dernier du cycliste. Certains me frôlent alors que la voie en face est libre, d’autres dépassent alors qu’elle ne l’est pas, et enfin certains m’envoient une gerbe mesquine de fumée noire de leur v8 tout puissant. Je proteste, mais je sais que dans leur boîte à gants, il y a le gun protecteur et salvateur. Les armes à feu sont intégrées à leur âme, voire à leur corps. En faire usage contre un être humain, ce serait bien malheureux, mais combien de fois ai-je entendu que c’est une situation où la vie peut nous amener malgré nous. Et de leur incapacité à maîtriser leur comportement derrière un volant, je me pose sérieusement des questions quant à leur capacité à maîtriser leur gun si l’un d’eux venait à s’arrêter pour “écouter mes doléances”. Que j’aurais moi-même beaucoup de mal à exprimer de façon maîtrisée. Cette idée me fait peur et je décide de subir sans rien dire. “Do you have a gun?”, me remémoré-je cette question que l’on m’a si souvent posée. Il est sûr que si j’en avais un et que je dusse en faire usage froidement et en proportion des risques que les animaux que je croise représentent, ce sont sur mes congénères que je viderais mes chargeurs. Et pourtant, je suis (presque) sûr que celui-là même qui a failli me tuer se mettrait en quatre pour m’aider si je le croisais sur un bord de route et lui demandais un service. Étrange nature humaine.

Mon désespoir face à la connerie de l’être humain derrière un volant perturbe quelque peu ma perception de mon environnement. Pourtant cette vallée est magnifique. Et m’offre une plongée brutale dans l’automne… J’avais perçu un changement sur la péninsule du Kenai, mais c’était comme une observation qui n’arrive pas complètement à la conscience. Ici, peut-être parce que je remonte la vallée, peut-être aussi parce que je m’enfonce dans les terres, j’ai l’impression de vivre en quelques heures une incursion dans les profondeurs de l’automne. J’ai décidé de m’arrêter à chaque fois que je sens la possibilité d’une bonne photo, peut-être qu’ainsi Dusty et Jordan me rattraperont. Cela m’oblige à porter mon attention sur les beautés de la nature et la détourne des voitures qui me dépassant. Les feuilles des arbres ont tourné au jaune, et les couleurs sont flamboyantes. Les méandres de la Matanuska River entre les collines sculpte le paysage. Puis j’arrive à la hauteur du Matanuska Glacier dont la langue finale se perd dans la forêt. Ils me rejoignent enfin. Rouler ensemble n’est pas super simple pour moi, habitué depuis presque deux mois à une liberté totale de mouvement. Quand je roule, je suis bien plus rapide qu’eux, mais avec toutes les photos que je prends, notre vitesse moyenne est à peu près la même. On arrive maintenant à une sorte de haut plateau, les feuillus disparaissent pour laisser la place aux épicéas et aux arbustes et myrtilliers dont les feuilles tournent au rouge. Arrivé à l’Eureka Summit, après 7h de montée à cette fausse cadence, je dois absolument faire une longue pause à l’Eurêka Lodge. A les attendre et prendre des photos, je n’ai pas mangé de la journée… Ils repartent avant moi, on s’est dit qu’on se retrouverait certainement au même endroit pour dormir, mais je ne les reverrai plus.

Montée dans lautomne

Montée dans lautomne

Matanuska River

Matanuska River

Matanuska Glacier

Matanuska Glacier

Le yin et le yang du glacier

Le yin et le yang du glacier

Glacier de roches et de glace

Glacier de roches et de glace

Un peu plus haut...

Un peu plus haut…

Eurêka Lodge

Eurêka Lodge

Camp 51 :

Camp 52 : 61°59’25,2″N/146°56’44″W

 

Le lendemain, je suis fatigué des efforts de la veille. Arrivé à Glennallen, je refais mon stock de fruits et légumes. Je ne sais pas si je trouverai un autre magasin jusqu’à et à McCarthy où je compte rester deux ou trois jours, donc je vais encore une fois rouler avec “Frida les grosses fesses”. Avant den repartir, je m’offre une pause internet devant la bibliothèque municipale, fermée,  mais dont le réseau wifi est allumé. Une heure debout devant le bâtiment à écouter de la musique! On est loin de l’esprit pionnier, mais que c’est bon! Cinq miles plus loin, la Richardson Highway sur laquelle je viens de m’engager surplombe la Copper River. Je n’ai jusqu’à maintenant jamais rencontré un tel décrochement de terrain, la vue sur le massif du Wrangell est incroyable, et comme je regarde plein Est, j’aurai les premiers rayons du soleil demain matin. Vendu pour cette nuit! Quand tout va bien, tout va bien, le feu part en 30 secondes et j’ai droit à un lever de pleine lune surprise sur ce paysage déjà magnifique.

Pause musicale

Pause musicale

Camp 52 :

Camp 53 : 62°4’52,1″N/145°25’59,5″W, j’espère juste échapper au glissement de terrain nocturne

De gauche

De gauche à droite : Drum, Wrangell, Blackburn où je dois être demain soir

Lever de lune

Lever de lune

Réveil

Réveil

 

Lundi 8 septembre, je me réveille à 6h pour contempler ce prometteur lever de soleil. Pour le brouillard montant de la rivière, je suis aux premières loges, quant aux premiers rayons, ils attendrons que j’aie quitté mon campement. Après 60 miles, plus 10 de détour le matin pour aller chercher essence et eau à Glennallen, j’arrive à Chitina. “Where the hell is Chitina?”, lirai-je sur plusieurs stickers. Un seul bistrot fait de la résistance en cette fin de saison touristique. Et vu son état de délabrement avancé, je comprends assez vite que c’est celui des gens du crû, et ça, c’est prometteur. J’ouvre la porte, suis accueilli par un nuage dense de fumée de cigarette et réfrène un sursaut de peur quand mon regard se pose à travers l’obscurité sur une tête de grizzly, la gueule ouverte et tout croc dehors. “Putain, les cons!” “Ah non, ce n’est qu’une fourrure posée sur le billard juste en face de la porte…”. Tous les regards se tournent vers moi, de la chair fraîche! Les trognes au comptoir sont au delà de mes espérances et je comprends tout de suite qu’il va falloir subir cette atmosphère enfumée un moment… pour récolter quelques perles de comptoir. Si j’étais arrivé hier ou demain, ou l’année suivante, je les aurais tous trouvés à la même place, avec le même regard dans le vague, et certainement au milieu de la même phrase, figés dans l’alcool. Peut-être quand même que l’année prochaine, certains manqueraient à l’appel,  emportés par la cirrhose. Les années passées se mesurent au nombre d’étapes qu’il faut pour apporter le verre au gosier. Je m’assois au comptoir à côté de Beth, la femme de Tom, le propriétaire. A chaque fois qu’une idée ou une question à propos de moi ou mon voyage émerge de ses pensées embrumées, je vois dans ses yeux qui ont du mal à trouver les miens une lumière, une ampoule qui s’allume. Malheureusement, elle appuie souvent sur le même interrupteur et je dois lui répéter plusieurs fois d’où je viens, d’où j’ai commencé mon voyage, où je vais… Fière d’avoir enfin trouver une idée nouvelle, elle m’affirme que je dois certainement avoir des soucis avec la police… “hein????”, “On ne va pas à McCarthy pour rien…”, conclut-elle quand je finis ma deuxième bière. Je quitte le bistrot complètement saoul avec une troisième dans les poches. On ne sait jamais… Si un ours, dont je retrouve des excréments partout autour de ma tente, venait à me bouffer, qu’il ait au moins la digestion joyeuse! Je me marre à la pensée de vos réactions quand vous lirez cette dernière phrase et enfourche ma Frida qui retrouve toujours le chemin de la tente. Je suis installé un mile plus loin sur la rive de la Copper River au milieu d’objets flottants servant à la “récolte du saumon” plus tôt dans l’été et maintenant échoués pour l’hiver. J’ai une table à vider les poissons à ma disposition. On ne s’en rend pas vraiment compte dans nos quotidiens, mais pouvoir cuisiner debout est un confort incroyable!

Where the he'll is Chitina

Where the he’ll is Chitina

Copper River

Copper River

Camp 54 :

Camp 54 : 61°31’48,4″N/144°24’28,5″W

Moissonneuse saumoneuse

Moissonneuse saumoneuse

 

Ma dernière étape jusqu’à McCarthy représente 60 miles, dont 40 sur piste, globalement en montée. Quelques maisons puis plus rien. Le bout du monde? Peut-être… Une question me tarode : quelle motivation a poussé des êtres humains à venir s’établir ici? Quand j’y arrive, je suis vraiment crevé. En fait, pendant toute cette étape, j’ai été fatigué; pourtant mes étapes quotidiennes n’étaient pas si longues…

Montée à McCarthy

Montée à McCarthy

Ancien pont de chemin de fer

Ancien pont de chemin de fer

Sculpture de montagne

Sculpture de montagne

Peinture de montagne

Peinture de montagne

Avoir les cornes vu par Béatrice

Avoir les cornes vu par Béatrice

Kenai Peninsula

L’écrit a cela de bien qu’il permet de voyager dans le temps. Revenons quelques jours en arrière, rattrapons le dernier article et allons plus loin.

Vendredi 22 août. Après cette semaine de repos, de soins pour les genoux et d’égards pour mon estomac, le vent du départ souffle à nouveau. Et pour une fois, je l’aurai dans le dos! Les journées à crever de faim sur la Dalton et dans le Denali ont laissé des traces. Encouragé de plus par Nina qui elle aussi est d’un caractère à faire des réserves, je quitte la maison avec de la nourriture pour presque une semaine! La maisonnée m’ayant conseillé Campbell Creek Trail (une piste cyclable suivant le creek du même nom), ce sera ma route pour sortir de la ville. Ça ajoute une dizaine de miles au chemin le plus direct, mais qu’importe, j’ai maintenant appris que ces périodes de transition devaient être négociées tout en douceur… A la fin de Campbell Creek trail, je suis sur la côte pacifique, au sud-ouest de la ville. Les quartiers riches, si j’en juge à la taille des maisons et la perfection du gazon qui les entourent. Les blondes en leggings moulants faisant leur jogging finissent d’adoucir cette transition redoutée. Il est plus de 16h quand je sors enfin de la ville. Je m’engage sur la Seward Highway qui longe pedant une quarantaine de miles la Turnagain Bay, une excroissance du Pacifique. Poussés par le vent et malgré ses fesses proéminentes remplies de nourriture, Frida et moi volons sur le bitume! C’est incroyable comme le mouvement peut avoir un effet bénéfique sur mon moral, ce départ là n’est pas douloureux, le souffle du déplacement est euphorisant et me rend joyeux. A chaque coup d’oeil sur ma droite, j’aperçois des gerbes d’eau au milieu de la baie. J’ai mon idée sur la question mais il faut que j’en aie le coeur net. Je m’arrête et je vois qu’elles sont toujours accompagnées d’une masse blanche ondulant hors de l’eau… Des bélugas! Cette baie est magnifique et le soleil promet de se coucher exactement dans l’axe de son embouchure. J’ai déjà roulé 50 miles, j’avais prévu de faire un peu plus, mais je ne veux pas louper le spectacle. Je trouve une toute petite plage, coincée entre baie et glissière de sécurité. Je suis proche de la route, mais quelques arbustes me cachent des regards indiscrets. C’est ma première nuit à la belle étoile. A mon réveil, je suis en plein brouillard et mes affaires sont trempées…

Et vous, vous rentrez chez vous en avion, en train ou en voiture?

Et vous, vous rentrez chez vous en avion, en train ou en voiture?

Chercher le béluga

Chercher le béluga

OK,  c'était pas exactement dans l'axe de l'embouchure. ..

OK, c’était pas exactement dans l’axe de l’embouchure…

One night property, no trespassing (et si vous avez la traduction en langage ours, je suis preneur)

One night property, no trespassing (et si vous avez la traduction en langage ours, je suis preneur), Camp 36 : 60°52’9,45″N/149°2’3,2″W

 

Le but est de traverser la péninsule du Nord au Sud, il me reste 80 miles jusqu’à Seward. Pour un genou en convalescence,  c’est un peu beaucoup en une journée, d’autant plus qu’en partant de l’océan, je ne peux que monter. Et vu le poids de Frida… Enfin bon, encore une fois, roulons, on verra bien où on arrivera! Aucune douleur dans la montée et il m’apparaît de plus en plus clair que je serai à Seward ce soir. J’y arrive vers 18h30 et trouve un supermarché, 30h après mon départ. Excepté le test qu’il représente pour mon genou et qu’il a passé avec succès, tout ce poids en nourriture était bien inutile. Après plus de trois heures de pause, courses, internet, je reprends la route jusqu’au campground au pied de Exit Glacier, où j’arrive à la nuit et sous la pluie. J’ai roulé plus de 90 miles, je suis passé de l’océan d’où je voyais des glaciers à l’océan où je suis complètement encerclé de glaciers. Entre les deux, je ne suis pas monté très haut, mais le paysage de la route m’a rappelé celui de nos routes de montagnes, quelques mille mètres plus haut. De l’avis d’un ranger, toute cette glace et le vent froid qui en descend fait de Seward une ville plus froide que les autres.

Des glaciers...

Des glaciers…

 

Le lendemain, il pleut encore, je remonte la Resurrection River dans l’après-midi où j’y retrouve Cori. Elle arrive au bout du Resurrection Trail, une randonnée de 70 miles faite avec Heather, une amie à elle. Je savais qu’elles étaient dans les environs en même temps que moi à un ou deux jours près. Les retrouver par semi-hasard me fait vraiment plaisir. Ce sera juste le temps d’une soirée, elles repartent le lendemain matin. Le lundi 25, je suis de nouveau seul, je monte vers le Harding Ice Field. C’est un glacier gigantesque, qui fait presque la largeur de la péninsule, dont la langue est quasiment à la hauteur de l’océan, quelques kilomètres dans les terres. Arrivé à la fin officielle du trail, je ne peux pas m’arrêter là, premièrement parce que je n’aime pas les chemins officiels et deuxièmement parce que je veux aller voir ce glacier de plus près et ensuite rentrer par le glacier rocheux qui le borde.

... au glacier

… au glacier

Camp

Camp 37 à 40 : 60°11’27,17″N/149°36’56,83″W

Montée sous la pluie

Montée sous la pluie

Harding Icefield

Harding Icefield

Descente au soleil

Descente au soleil

 

Mardi 26, je quitte Seward. Comme pour toute transition, je ne presse pas l’heure du lever ni du départ. Jimmy est l’homme a tout faire chez les rangers. Il rafistole les piquets portant les numéros des emplacements de camping. Quand je vais pour récupérer ma nourriture dans le local “bear proof”, il mâche pensif son sandwich sous l’abri qui le jouxte. “Where are you from? Where do you bike from? When do you go back home? What do you do for a job?” On échange ces quelques paroles répétée à chaque rencontre pendant que je finis de tout empiler dans mes sacs. Quand il apprend que je viens de la Suisse et que je vais travailler au cern, il me raconte qu’il a travaillé pour IBM, qui a un centre de recherche à Zurich. Il a aussi travaillé à Standford sur le plus grand accélérateur linéaire du monde. “Yeah, it’s crazy the research they do there”… “They’ve proven that we actually live in a multidimensional world” (dans différentes théories de la Physique, on ajoute des dimensions aux quatre qui nous entourent pour aller plus loin dans l’explication des phénomènes observés). Son visage s’illumine d’un sourire dans lequel je retrouve l’ancien hippie qu’il a été. “I knew that!…” Devant l’interrogation qu’il lit sur mon regard, il ajoute: “You know, I grew up in the 60’s”. Je le quitte hilare sur ces paroles. Le serpent de la tristesse est lové au fond de moi, mais encore une fois le mouvement et la phrase de Jimmy que je ne cesse de me répéter l’éloigne ma conscience. Je fais près de quarante miles en cette fin d’après midi. Je plante ma tente en bord de route dans un espace gagné sur la végétation par des pêcheurs. Ça sent le poisson, c’est plutôt sale, mais je suis fatigué. J’aime normalement me sentir accueilli quand je choisis un emplacement pour la nuit, ce qui n’est pas le cas ici. Mais avec un caillou sur lequel je peux m’asseoir, la nuit qui tombe, et un feu qui a toujours la faculté de me fasciner, j’arrive finalement à faire basculer la balance du côté du bien-être. Le lendemain, il me reste 130 miles pour arriver à Homer, trop pour une journée. Le but est d’en faire 70, 75 aujourd’hui. Entre le traffic dense, le bas-côté étroit, cette tristesse à l’oeuvre dans l’ombre, rouler un calvaire. Je n’ai plus beaucoup de souvenirs de cette journée. Jusqu’à ce que j’arrive chez Big Georges.

Camp

Camp 44 :60°30’7,75″N/149°41’19,8″W

Petite annonce dans un supermarché. .. Tout s'explique

Petite annonce dans un supermarché… Tout s’explique

 

Samedi 30 août, après ces trois jours chez Big Georges, je n’ai que 40 miles pour arriver à Homer. Je croise Sarah, une Anglaise qui fait le tour du monde à vélo et à la rame… J’avance a 12, 13 mph de moyenne et pourtant j’ai l’impression d’être cloué au sol. Toujours cette tristesse, toujours dans l’ombre, mais collée à mes roues. En arrivant à Homer, je vais directement sur la plage, c’est interdit d’y camper, mais quelques tentes ont fleuri, et vu leur état, elles m’ont plutôt l’air d’être des plantes vivaces. Protégé par quelques troncs d’arbres, ce sera ma deuxième nuit à la belle étoile. Le coucher du soleil porte à la rêverie, je laisse mon esprit aller à ses pensées et plonger dans cette tristesse latente que j’ai réussi à esquiver ces derniers jours, mais que je dois maintenant comprendre si je veux essayer de la surmonter. Une multitude de choses ressortent. Chez Georges, ce fut la première fois que j’ai dû faire attention aux départs des ferries pour coordonner ma route avec leurs horaires. Je me suis rendu compte que rentrer à Vancouver par la mer ce ne sera pas possible et que je devrais faire le trajet en avion. Juste le fait de penser aux horaires de retour a rendu mon départ concret. Et mon départ, c’est aussi le terme de cette aventure. Malgré les trois semaines qui me restent, j’ai l’impression que c’est déjà fini. D’autre part, seul sur cette plage où je vais passer la nuit, au moment de choisir l’endroit où je vais étaler mon matelas pour dormir, je reviens exactement là où j’ai préparé mon repas. Ce n’est certainement pas le meilleur, le plus confortable, le plus protégé du vent, mais impossible de m’en éloigner ne serait-ce que d’un mètre. C’est là où j’ai cuisiné, c’est là où j’étais assis pour manger, c’est de là que j’ai regardé le coucher du soleil, le lever de lune. De cet insignifiant endroit, j’en ai maintenant une image mentale à laquelle je me me suis habitué. De ce si court moment de vie, j’en ai fait une sorte de chez moi, duquel je n’arrive plus à bouger. Je me rends brutalement compte que depuis deux mois, de mes besoins fondamentaux, je ne satisfais que celui de la nourriture (ce qui n’est déjà pas mal, certes…). L’abri que représente ma tente n’en est pas un, l’espace tous les jours renouvelé qui l’entoure m’empêche d’établir des repères, tous les jours il me faut faire un apprentissage accéléré de mon environnement. Et ce soir, j’en suis fatigué. Comme tout Européen élevé dans la paix, je n’ai pas conscience du besoin de sécurité lui aussi globalement satisfait. Et pourtant, en ce moment, aux portes de l’Europe, à l’Est, on entend le bruit des canons. Mais ce soir là, comme plus ou moins tous les autres, les événements du monde me sont assez étrangers.

Camp

Camp 45 : 59°38’10,6″N/151°32’8,94″W

Saint Augustin

Saint Augustin

Welcome in America

Welcome in America

Lever de lune en descendant des nuages

Lever de lune en descendant des nuages

 

Le lendemain, je retrouve Brittany. Elle est la première personne avec qui j’ai vraiment discuté pendant mon voyage, assis dans ce café à Fairbanks où j’écrivais mes demandes de couchsurfing. Elle vient de finir son contrat de travail et avant de retrouver sa famille en visite pour une rapide découverte de l’Alaska, elle voulait voir Homer. Fatigué physiquement et de devoir décider chaque jour de chacune de mes actions, je n’ai plus trop le goût à prendre des initiatives, et je sens qu’il me faut un ou deux jours de calme total pour évacuer ces pensées découvertes la veille. Il n’y a que les repas pour lesquels je garde la main. De mon goût pour la nourriture et mon mois et demi d’expérience, je commence à assez bien maîtriser la cuisine sur réchaud et casserole qui brûle tout.

La plage est une étape pour les oies en migration

La plage est une étape pour les oies en migration

Camp 46 et 47

Camp 46 et 47

Homer

Homer

 

Mardi 2 septembre, nous rentrons à Anchorage dans le truck qu’elle a loué. Je passe deux jours chez Nina, Allan et Dave. Je ne suis plus triste, j’ai accepté la fin proche de mon voyage, et le programme que je me suis fait pour ces trois petites dernières semaines me réjouit: McCarthy, Valdez et enfin Fairbanks de nouveau!

 

Beaume du coeur vu par Béatrice

Beaume du coeur vu par Béatrice

Problème de fille vu par Béatrice

Problème de fille vu par Béatrice

 

Chez “Big Georges”

Mercredi 27 août. Voilà déjà 90 miles que je roule et 20 que je cherche un endroit avec de l’eau pour poser ma tente. J’ai passé un café de bord de route, ils avaient un abri pour manger, une pelouse plate, mais le temps que l’idée de demander l’hospitalité fasse son chemin, j’ai passé le bistrot, et quand bien même il s’agit d’une centaine de mètres, je ne fais jamais demi-tour. De plus, quand il est si facile de camper n’importe où dans la nature et quand celle-ci se contente juste de m’accueillir, sans rien demander en retour, revenir dans la société représente toujours le risque d’être déçu par mes congénères et me demande une préparation mentale. Il pleut maintenant et les miles passant, j’ai le sentiment que d’ici Homer, je ne trouverai aucun ruisseau un peu sauvage. La préparation mentale faite, le prochain bistrot, je m’arrêterai. D’ailleurs, en voilà un au loin, parfait! Non, pas parfait, c’est une maison. Et bien tant pis, je m’arrête quand même sous le prétexte de demander où se trouve le prochain campground.

Je frappe, la porte s’ouvre, un visage féminin apparaît, que j’estime dans la trentaine, quarantaine, mais déjà marqué par la cigarette… Dans mon anglais “hypoglycémisé”, impossible de faire comprendre le mot campground, le visage s’énerve, pas contre moi, mais contre cette incompréhension. C’est comme ça,  les américains n’aiment pas “perdre du temps”. Quand enfin, le message passe, “ah oui, en fait, il y en a un… hmm, suis-moi, on le voit du jardin”. Deux ou trois pas, elle se retourne et me dit, “Tu peux aussi planter ta tente sur la pelouse ici!”… “En fait, non! Tu ne vas pas dormir dans le jardin, on a une chambre à disposition, tu as une douche chaude et on peut te faire à manger…” Ça, c’est bien au dela de ma préparation mentale. Mon esprit sauvage et indépendant fait de la résistance, mais la douche chaude a bien vite raison de lui. “Attends quand même, je vais demander à Georges.” Big Georges apparaît dans le cadre de la porte, qu’il remplit tant en hauteur qu’en largeur, encore un specimen d’homme et demi dont l’Amérique regorge. Georges est fatigué, usé par la vie, la respiration lourde, le pas hésitant que ses immenses bras stabilisent par tout ce qu’ils parviennent à saisir. Des grosses lunettes, la barbe et quelques cheveux blancs de sa jeunesse lointaine finissent de compléter son visage dur. Que ce soit ici ou à Deadhorse, l’Alaska est un pays rude, pas pour les demi-hommes. “Of course, he sleeps in the house!”. Et vu le ton, cela ne souffre aucune contestation.

Camp 41 à 43

l Camp 41 à 43

Greenhouse

Greenhouse

Le séchoir

Le séchoir

 

J’entre, l’atmosphère est complètement saturée par la fumée, je déteste ça, mais là, je n’ai plus vraiment la possibilité de faire demi tour. On m’assoit a un bout de la table du salon, envahie de papiers, stylos, mégots, cendriers, verres, ordinateur, téléphones, talkie walkie, stickers de la NRA* et au milieu de laquelle trône une bouteille de whisky de 2 litres. “Putain… je suis où là???”, pensé-je. “Bon, allez Marc, ça va aller, juste une nuit, et avec un douche chaude, tu auras déjà tout oublié demain matin”. Je décline un verre de cette énorme bouteille que Georges me propose avec un petit sourire espiègle mais pas le hot dog choucroute moutarde dans lequel je parviens in extremis à ne pas y faire entrer ketchup et mayonnaise. Le genre de nourriture qui me fait instantanément regretter mon riz à l’huile d’olive, mais j’ai faim… Pas assez pour le deuxième qu’ils me proposent mais j’accepte une salade avec plaisir. Merde, j’ai oublié qu’avec la salade vient le “dressing”, et le dressing industriel, je le range dans le même tiroir que le précédent hotdog… Quand ils me proposent des blueberries, mes yeux doivent briller, puisque Shannon n’attend même pas ma réponse pour me servir, ni pour me resservir, ni pour finalement finir la barquette. A l’autre bout de la table est assise Mo, la soeur de Georges, elle allume cigarette sur cigarette, elle m’a l’air ailleurs, “desoriented tonight” murmurrent les deux autres. Il faut dire qu’à la vitesse où le niveau de la bouteille descend, ce serait à quatre pattes que je serais “desoriented”. Ses paroles sont rares mais écoutées avec respect, comme si elle était l’éminence grise de la maison. Georges est le patriarche. Shannon, qui j’imagine est sa fille, exécute… “My girlfriend”, me soufflera-t-il plus tard sur le ton de la confidence. Ce n’est pas l’obésité qui règne, mais les estomacs sont lourds à porter. Même Jackson, le Saint Bernard croisé Golden Retriever, a la démarche encombrée. Jackson vit entre trois positions d’équilibre. La première, plutôt instable, est debout. La deuxième est couché, de tout son long, les pattes écartées par son ventre énorme. La troisième, atteinte à partir de la deuxième avec un peu d’élan pour faire passer les pattes, allongé sur sur le côté…

Jackson, position 3

Jackson, position 3

 

Georges aime entendre l’histoire de mon voyage, j’ai l’impression de briser la monotonie du quotidien. Je suis la curiosité du soir. Quand il apprend que je suis engagé au cern, je passe au statut de curiosité intéressante. Lui a fait un doctorat en biologie et médecine par la suite, mais la physique, les mathématiques, l’astronomie, c’est vraiment cela qui le fait rêver… Le téléphone interrompt notre conversation, Guy, un voisin qui s’occupe de sa propriété (60 hectares…), veut savoir quelles sont les règles exactes sur la taille minimale des bois pour la chasse au moose. “This is Alaska,  living of the land”. “L’été, on fait les réserves de saumon, d’halibut, de moose, de poulet et de cochon pour l’hiver”. Six immenses congélateurs sont déjà quasiment pleins… 20 minutes après, le téléphone sonne à nouveau, le moose est tué. Georges retrouve des élans de jeunesse, “knife”, “saw”, les ordres fusent, sa respiration s’emballe. “After your 90 miles, you’d better go to bed”, me dit il d’un ton paternaliste. Sous entendu que là, on parle d’un vrai travail. Mais non, je veux moi aussi aller dépecer le moose. J’ai toujours pensé que si je mangeais de la viande, je devais être capable de faire moi-même le “sale boulot”. Quelque part, c’est bien trop simple d’acheter nos steaks prédécoupés, nettoyés, empaquetés. Mais là, c’est surtout la curiosité qui l’emporte. Un “aventurier” en mal de sensations, pense-t-il, sans protester.

Le moose git sur le flanc, la langue lui pend entre les dents. Guy est lui aussi un homme et demi. Si le visage de Georges trahit parfois des réminiscences de l’enfant malicieux et joyeux qu’il devait être, Guy est un mur lisse et sans fissure qui n’a pas d’émotion à perdre avec une danseuse sur pédales. Ici, on travaille. On travaille pour pouvoir se nourrir. J’aide comme je peux, et comme je jongle entre mon appareil photo et le couteau, j’essaie de garder les mains assez propres, ce qui ne joue pas en ma faveur. Quand Guy lui ouvre le ventre sous les conseils impérieux de Georges, il perfore par erreur l’estomac qui lui explose au visage. Au mien aussi qui se trouve juste derrière lui… La séance photo est finie. Je demande pardon a cette tête inanimée et la remercie pour la viande qu’elle va nous donner, comme les indiens avaient coutume de le faire. Je plonge mes mains dans les entrailles, découpe muscles et tendons, désarticule. Sentir la chair de l’animal encore chaude est un contact agréable. Une fois découpé en six morceaux et chargé sur le truck**, nous rentrons. Après avoir suspendu les différentes pièces de viande, il nous faut encore les peler et nettoyer. Guy ne parle pas, ne sourit pas, me transmet ses instructions du regard, d’un signe de tête, d’un doigt, un mot est l’effort suprême qu’il consent à faire en matière de communication. Minuit largement passé, la journée est finie. Georges me dit alors, “I know you have to go forward on your trip, but I wish you could stay here for a couple of days”…

Guy, Big Georges et Moose

Guy, Big Georges et Moose

Explosion d'estomac

Explosion d’estomac

 

Le lendemain, le soleil est de retour. Le moose est une viande extrêmement pauvre en graisse, elle n’attend pas. Le travail de boucherie commence. Guy n’est pas plus ouvert qu’il ne l’était hier. Ça m’énerve un peu mais je l’accepte, et j’essaie de comprendre au mieux ses signes et onomatopées. Suivre les fibres des muscles, découper les parties souillées par l’estomac la veille, faire le tri entre les futurs steaks, la viande à hacher, les rôtis, le ragoût, tout cela au son assourdissant de la machine à hacher que Mo fait tourner à plein régime. On ne peut travailler qu’à deux sur les pièces de viandes, j’occupe un poste et les autres se relaient à l’autre. Je suis fasciné par ce travail, je veux en “profiter” autant que je le peux et j’y passe tout l’après midi. Vanessa est apparue au cours de l’après-midi. “Vanessa is an apparition, she’s here and she’s not, she’s just evanescent, and that’s why she’s called Vanessa”, me dit Mo. Quand elle apparaît, c’est est une tornade, elle passe l’après midi a ranger avec une énergie presque devastatrice. La mère de Vanessa est une indienne d’une réserve du Wyoming… Shannon met en sachet plastique, passe le sachet dans une machine à faire le vide, et jette le tout dans l’immense carton qu’elle transvasera dans un congélateur. La journée tire à sa fin, Guy revient de sa pause, pose la main sur mon épaule en faisant un “oui” lent de la tête sur laquelle je pourrais presque deviner un sourire… Puis il me gratifie d’une poignée de main solennelle accompagnée d’un “Good job, man!” Ca y est, je suis Alaskan! Georges m’offre un repas typique des produits de la region. Pattes de crabe royal, saumon, et steaks de moose découpés dans l’après midi. Ils ont parmi les meilleurs produits que j’aie jamais vus et ils sont conscients de la qualité de leur nourriture. Mais quand Shannon ajoute le même dressing que celui de ma salade de la veille sur le saumon, ou quand la mayonnaise ou le ketchup accompagne cette magnifique viande de moose, j’en reste stupéfait, intérieurement révolté. Quand on se retrouve, Big Georges et moi, autour de la table, la conversation reprend sur le cern, les neutrinos, l’origine de de l’univers. “You’ll have a great carrier”, ne cesse-t-il de répéter. C’est bien la première fois que j’entends ça me concernant. Tous ses frères et soeurs, sept, ont tous un Master et/ou un doctorat, Mo à eu une longue carrière chez Boeing, une autre est écrivain jouissant d’un certain succès. Et plus on parle de physique, plus ses yeux pétillent, j’y devenirais presque une larme fugitive au coin de l’oeil. “Dammed, it’s such a good time to be alive, I wish I had a little more to stay here”, dit-il en entamant un nouveau paquet de cigarettes avec l’expression de celui qui se sait condamné… Il se laisse aller à certains épanchements d’affection. “I wish you’ll come back!”… “You should come back here, buy a piece of land and build your own little cabin…” (un “cabin”, c’est comme la maison ou j’ai logé à Fairbanks). “We’ll go hunting and fishing…”. La bouteille de whisky tire à sa fin et la journée aussi.

Moose en compagnie d'un de ses vieux frère

Moose en compagnie d’un de ses vieux frère

L'oeil vague...

L’oeil vague…

Boucherie

Shannon, Georges et moi

 

Vendredi, Guy est à l’ouvrage depuis un moment quand j’arrive dans la pièce à boucherie. “Today, I’m holding the knife, you’ve done a good job yesterday!”, me dit-il, d’un ton sincèrement amical. Mo prépare la machine à hacher: “Day 2! Always worse than Day 1”. Devant l’interrogation qu’elle lit sur tous nos visages, elle ajoute: “Cause my back is hurting!”. Je la remplace, et passe l’après midi à observer ces spaghettis de viande hachée sortir de cette machine infernale. Faire attention à ne pas enfoncer trop loin mes doigts dans la machine, à part cela, le travail a quelque chose d’hypnotisant. Mes pensées vont des particules dont je devrai bientôt simuler la trajectoire dans ce qui sera “mon” futur accélérateur à tous les assassinats qui ont finis de la sorte… Vers 15 heures, le moose n’est plus qu’un empilement de petits sachets en plastique sous vide. De toutes les poubelles de la maison sortent une pate et un sabot brandis vers le plafond. En allant pisser plus tard dans le jardin, je tomberai sur sa tête posée sur son cou à un angle de la maison, le museau en l’air et les bois en arrière, l’oeil dans le vague et un trou béant dans la mâchoire, Georges a récupéré la langue… Comme Georges veut que mon expérience alaskane soit complète, lui, moi, Guy, Shannon et Mary, la femme de Guy, partons pêcher le halibut dans la soirée. En allant dans l’épicerie du village pour acheter ma licence de pêche, la caissière, quadragénaire maquillée que je ne peux m’empêcher d’imaginer en couguar, me demande tous les renseignements nécessaires. “Name, baby?”. “Eyes color, sweety? “.  “Size, honey?”. La chance du débutant me sourit et je suis le seul à en attraper un. Ce n’est pas le modèle xxl (les plus gros spécimens atteignent 250kg), mais de loin le plus gros poisson que j’aie jamais attrapé. Guy m’enseigne l’art de la découpe en filet. C’est laborieux et pas parfait mais d’après lui, je ne m’en sors pas mal. Comme Georges m’a proposé qu’on le prépare exactement comme je le veux, je saute sur l’occasion, je prends les commandes de la cuisine, ce sera simplement sel poivre, herbes de Provence et un filet d’huile d’olive. Il faudra qu’il se lève tôt celui qui y ajoutera un quelconque dressing. Des burgers de moose accompagnent le halibut. Comme à tous les repas, il y a au moins deux fois plus que ce que l’on mange, et cela malgré mon appétit des grands jours qui les épate tous. Mais le lendemain matin ou midi, je ne retrouve jamais rien des restes de la veille. Georges m’avouera que les “midnight snacks” sont coutumes, mais vu les quantités, le ventre de Jackson me paraît être un élément significatif de réponse. Hier soir, j’ai vu Shannon lui donner un burger entier tout frais haché. Mon regard scandalisé la fera rire aux éclats!

Mon halibut

Mon halibut

Couché de soleil sur , encore en activité

Du jardin, couché de soleil sur Mount Redoubt, volcan encore en activité

 

Samedi 30 août, je reprends la route dans l’après midi, après trois burgers avalés. Dans mes bagages, j’ai du saumon fumé maison et des jerkies de moose que Guy a spécialement préparés pour moi…

Départ

Départ

*NRA: National Rifle Association

**truck: nom utilisé pour les pick-up

Arrivée chez Big Georges vue par ma tante

Arrivée chez Big Georges vue par ma tante

Bouchoyage vu par ma tante

Bouchoyage vu par ma tante

L'art de table vu par ma tante

L’art de table vu par ma tante

Anchorage

Entre le contraste avec ma solitude précédente et la recherche d’un endroit où passer la nuit, le retour à la ville est toujours compliqué. Celui-ci le sera particulièrement… La piste cyclable m’amène vers les quartiers marginaux de la ville et quand elle s’arrête, je me retrouve dans des rues où ceux qui n’ont pas réussi à suivre le rythme de l’American Way of Life sont couchés sur des cartons posés sur les trottoirs, profitant du soleil providentiel du jour. Dans “downtown”, les magasins de souvenirs de Native Alaskan Art, hand made of course, se succèdent. Les touristes de toute origine envahissent les rues. Impossible de trouver un banc pour mon picnic. Je m’assoie à la terrasse d’un glacier avec wifi où je passe l’après-midi à écrire des demandes de couchsurfing. Je commande deux boules, une à la pêche, une à la framboise. Impossible de trouver une différence de goût entre les deux parfums, aucun des deux n’ayant bien entendu celui de la framboise ou de la pêche.

Mes demandes de couchsurfing étant faites au dernier moment, personne ne me répond, j’échoue alors dans la pire auberge qu’il m’est été donné de fréquenter. Tout est sale, les lits sont vieux, sous la douche, je reçois des gouttes froides de celle de l’étage du dessus. La faune internationale du lieux ne m’intéresse pas, je n’en ai rien à foudre de savoir que celui-là est à Anchorage pour deux trois jours au milieux d’un “amazing” road trip, que celle-ci voyage autour du monde en avion. En fait, je ne me sens pas chez moi, donc je n’arrive pas à m’ouvrir aux autres. Demain, cest sûr, je fuis, tant pis pour mon mal au genou et le repos que je voulais m’offrir ici… C’est toujours dans ces moments que le “miracle” survient. Allan me répond, je peux venir loger chez eux. Il est déjà 23h, ma machine de linge n’est pas encore finie, je passe quand même la nuit dans l’auberge. Eux, c’est aussi Nina et Dave, Finn et Winter pour la partie quadrupède de la maisonnée. Allan partira très vite en mission pour son entreprise dans une partie reculée de l’Alaska. Nina travaille avec Dave pour l’été, ils proposent des tours en chiens de traîneau pour les touristes visitant le Alaskan Native Heritage Center. Nina aime aussi cuisiner et comme elle me laisse un accès complet aux fourneaux et au frigo, qu’elle m’encourage même, on se lance dans une sorte de concours tacite de cuisine. Tartes à la rhubarbe, saumon, tarte aux myrtilles meringuée, pâtes au bolets, gâteau au chocolat, beignets de halibut, etc. J’irai consulter un chiropraticien pour mon genou. Sa balance affichera 190 pounds…

Camp

Camp 31 à 35

Place and scene of crime

Place and scene of crime

Entraînement estival pour les courses de l'hiver

Entraînement estival pour les courses de l’hiver

Moi, c'est IPedal

Moi, c’est IPedal

 

Au cours d’une de mes balades à vélo dans un coin sauvage de la ville, je croise à pleine vitesse un cycliste arrêté qui me dit quelque chose que je comprends pas. “Bear”, il me semble, mais bon, j’allais trop vite. Quelques secondes plus loin, ELLE est là, une ourse noire, en contrebas sur la route. Je freiné instantanément, impossible encore une fois de laisser passer ce genre de moment. Je suis sur la piste cyclable, à distance respectable. Elle s’arrête, reste immobile, me regarde fixement, d’un regard où j’ai l’impression de lire… de la surprise? Non, ce n’est pas ça… alors quoi? Tu veux traverser la route, c’est sûr, et je suis suffisamment loin de toi pour que nous ne représentions aucun danger mutuel… et pourtant, ton regard… oui, c’est ça! C’est une certaine crainte… Quelques secondes plus tard, j’entends derrière moi un bruit de feuilles et d’arbustes qui bougent dans la forêt. Je comprends alors tout de suite, je suis entre elle et son petit. Et ça, ça ne se fait pas! J’avance alors de quelques mètre. Rassurée, elle reprend sa marche, ira lécher les rétroviseurs des voitures qui se sont arrêtées pour voir le spectacle. Son petit, moins téméraire, traverse la piste cyclable et la route à la course. Quelques secondes après,  j’entends un deuxième bruit de feuilles et de craquements de branche, un deuxième ourson apparaît. Alors ça, j’en suis ébahi. Quand apparaît un troisième ourson, je ne m’étonne plus, ce pays est juste une avalanche de surprises et de découvertes pour un Européen qui ne sait plus ce qu’est la nature sauvage…

Anchorage beach... et au delà bien loin dessine ma tante!

Anchorage beach… et au delà bien loin dessine ma tante!

Ourson numéro 2

Ourson numéro 2

 

alaska 12

Auberge vue par ma tante

Education routière vue par ma tante

Education routière vue par ma tante

On the road again

Ami, sais-tu que les mots d’amour
Voyagent mal de nos jours.
Tu partiras encore plus lourd.
(Bernard Lavillier)

On the road again

On the road again

 

Lundi 11 août. J’en ai mangé trois de plus que mes illustres ancêtres, mais mes 4 pommes consommées, le vent du départ souffle de nouveau.
Re-partir…
Ce n’était qu’un torrent, qu’une place de camping… Oui… mais c’était “ma” place, c’était “mon” Igloo Creek dans lequel je me baignais, “ma” table sur laquelle je pouvais manger et écrire assis, “mon” ours, “mes” crêtes… Lâcher prise me dit une petite voix, lâcher prise et faire confiance à la route…

Dans l’enchevêtrement des barraques à frites un peu avant l’entrée du parc, j’ai pu, enfin, trouver une épicerie. J’ai pu, enfin, m’acheter, séparément, du pain, deux tomates et un brie, dont le stockage prolongé dans l’épicerie compense le goût fadasse de la version américaine. C’est avec un sandwich fait par moi même que je me console. Je me rends alors compte que dans ma pyramide des besoins, un bon fromage bien fait n’est pas loin du sommet.

Je quitte de nouveau la civilisation vers 16h30, je roule très lentement et je pense beaucoup. Et si mon mal au genou était juste là pour me dire d’arrêter de lutter. D’arrêter de vouloir plus, plus loin, plus vite, plus fort. Ce voyage et cette solitude me rendent extrêmement sensible et ce n’est pas facile de gérer cette quantité d’émotions. Je suis cependant heureux d’être seul. Toutes mes sensations auraient été perturbées, filtrées, atrophiées par la communication constante, même silencieuse, qu’apporte une présence. Et la stabilité apparente qu’apporte un(e) autre ne m’aurait pas permis de vivre cette nécessité d’accepter avec fatalisme le présent. Avec un(e) autre, une théatralisation de sa propre personne, une certaine pudeur, et pas de jouissance directe du contact de mes pieds sur la mousse. Avec un(e) autre, d’autres peurs à gérer et pas d’ours, pas “mon” ours. Je ne fais que 12 miles cet après midi. Et pourtant je suis content. Faire, toujours faire, avec les moyens que j’ai à ma disposition, mon corps en l’occurrence…

A quelques mètres de camp dont j'ai pub Ie de prendre une photo...

A quelques mètres de Camp 26 dont j’ai oublié de prendre une photo…

 

Le lendemain, j’ai mal au genou… Merde! J’ai du mal à être contemplatif, je pense encore beaucoup, mais j’accepte les contraintes, genou et vent de face, sans rébellion. Juste avant de passer la Chulitna River, des travaux sur la route, une fille m’arrête (encore une!), hors de question que je passe quand on nettoie la route… “Do you have a gun?”… Décidément, je n’arrive pas à m’y habituer. Elle ne me laisse partir qu’avec sa veste fluorescente sur les épaules, et après lui avoir fait la promesse que je la mettrai. Je roule 38 miles, il me reste encore 185 miles jusqu’à Anchorage, j’ai faim, je n’ai encore une fois pas assez de nourriture en allant a ce rythme et je doute en trouver jusqu’au terminus de cette étape. Une note plus positive, Frida fête ses premiers 1000km de voyage ce jour là!

Alaska railroad

Alaskan Railroad

Deux cyclopèdes allemands

Deux cyclopèdes allemands

Anachronique

Anachronique

Camp 27 : 63°8'59,6"N/149°24'36,6"W

Camp 27 : 63°8’59,6″N/149°24’36,6″W

 

Mercredi matin, 11h, je pars perplexe, mais bon, roulons, et on verra où mon stock de nourriture ou mon genou me porteront. Il pleut très légèrement, mais avec ce changement de temps, le vent est tombé. C’est magique, à part le traffic, le seul souffle que j’entends est celui de mon déplacement. Dans les montées, tout est calme, j’entends le moindre cours d’eau, le chant des oiseaux, ma respiration. Je parcours 10 miles dans cette première heure. C’est la vitesse parfaite, plus vite et je suis dans l’effort, moins et je pense beaucoup trop. Puis, dans une montée, je comprends que j’ai moins mal en pédalant en danseuse. Je les passe toutes ainsi, et j’arrive à parcourir 48 miles en moins de 4h. Je fais ma pause repas à côté d’une rivière, dans laquelle je vais bien entendu me détendre les muscles. ILS sont là, partout autour de moi, les saumons rouges! En venant ici, je rêvais aussi de voir leur migration reproductive et mortelle. Après des milliers de kilomètres dans le Pacifique, ils remontent cette rivière pour relâcher leurs oeufs ou laitance dans le lac qui les a vu naître. Le changement de milieu (d’eau salée à eau douce) et de physiologie qui l’accompagne est tellement éprouvant qu’une immense partie ne survit pas. Certains commencent déjà à blanchir de pourriture vivants, mais la plupart sont encore bien roses. Allez, allez! Courage les petits! Je repars sur le même rythme qu’avant la pause. Certes je suis dans l’effort, mon genou me fait mal, mais sentir mon corps répondre présent et avancer est un plaisir immense. Après 97 miles, j’arrive à Sheep Creek. Un petit chemin qui s’enfonce dans la forêt, je le suis, et là, devant moi, une petite île entre deux bras de la rivière! Le paradis! Seul et loin de la route! Seul pas vraiment… Scott, un pêcheur, passe devant moi pendant que que je mange mes pâtes, oignon, tomates, parmesan, huile d’olive (juste le fin du fin de la gastronomie après mon régime dans le Denali Park). Incroyable, il attrape une truite toutes les 5 minutes, et un saumon entre deux. Il me demande si j’ai quelque chose pour les faire cuire. Malheureusement, je n’ai que ma casserole de camping dans laquelle il est déjà difficile de ne pas faire brûler l’eau… Il me répond, philosophe, quelque chose comme : “It’s good like that, you’ve got your food, no need to kill them” (en parlant des poissons, qu’il relâche tous).

Camion de camping...

Camion de camping…

Ensemble, à la vie, à la mort...

Ensemble, à la vie, à la mort…

Il faut lire le panneau...

Il faut lire le panneau…

Camp 28 : 61°59'40,3"N/150°3'22,75"W

Camp 28 : 61°59’40,3″N/150°3’22,75″W

 

Le lendemain, c’est le retour progressif à la civilisation et toutes ses contraintes. Au moins j’ai le choix de la baraque dans laquelle je mange mon burger. Eric, le patron, est super content de me voir, lui aussi est un “biker”, mais “40, 50 miles a day, not more, my brother”… “once, I’ve done till 80, brother, but just once”… “Last year, I was in a good shape, but this year I let myself gone, brother”. Eric fait une tête de moins que moi, mais on en mettait aisément deux comme moi dans lui. Comment fait il pour monter sur un vélo, je reste interrogatif! Le traffic augmente à l’approche de Wassila, je ne prends aucun plaisir à rouler. La route devient plus étroite pour cause de travaux, au troisième rétroviseur qui me frôle, je fais du stop. Aaron s’arrête, juste un peu plus jeune que moi. Il est ouvrier chauffagiste, commence à me parler de la vie, puis de la sienne en particulier, de son ex femme qui a eu un gamin avec une autre homme. Il aime bien prendre des auto-stoppeurs, “you meet awesome people”! Mais seulement quand il n’a pas les enfants, hein, parce que… “yeah, you know what I mean… you never know… Ça m’embêterait de devoir tuer quelqu’un pour devoir protéger ma famille…” “Yeah… it’s sad… mais parfois la vie, c’est comme ça, il y a des nécessités!” Il va vers Palmer, me dépose à l’entrée de l’autoroute pour Anchorage. Je roule sur la bande d’arrêt d’urgence (ici c’est permis), pas d’autre alternative, le traffic me fait penser à un retour retour de vacances en arrivant vers Paris. Je les sers tellement pendant 10 miles que j’aurai l’empreinte de ma selle incrustée dans les fesses. Quand je commence à sentir le tube (de selle), je sors à la sortie suivante. Par chance, c’est là que commence une piste cyclable. Deuxième chance, je passe devant un supermarché,  FOOD, FOOD, clignotent mes yeux. Avec toutes ces émotions, c’est chips et bière obligatoires. J’ai le choix entre le six pack ou la king size… Comme il me faut encore être capable de remonter sur Frida, ce sera la king size, vidée directement à la sortie du magasin. Et c’est complètement pété que je ferai les derniers miles jusqu’à Eagle River Campground. J’ai parcouru 76 miles, cela fait pas loin de 300km en deux jours. Je me rends compte à quel point avancer apporte aussi une liberté, une flexibilité, notamment par rapport à la nourriture. Il ne me reste plus qu’une dizaine de miles jusqu’à Anchorage.

Passage du sauvage...

Avant le retour à la civilisation

Bord de highway, un magasin géant de feux d'artifice

Bord de highway, un magasin géant de feux d’artifice

Eagle River Campground, camp 29 : 61°18'29,9"N/149°34'7,8"W

Eagle River Campground, camp 29 : 61°18’29,9″N/149°34’7,8″W

Eagle River au matin

Eagle River au matin

 

Le lendemain matin, deux “buddies” sont sur l’emplacement à côté du mien, ils ont allumé un feu. Ca parle fort, ça porte des branches et manie la hache comme des hommes, des durs. Quand je leur demande de l’eau, c’est un “of course my friend!” Une, deux, trois bouteilles, “are you sure it’s enough?”. “How many miles a day my friend?”. Quand je dis 180 en deux jours, je sens que j’ai gravi des échelons dans son estime. Au pays où “you are what you do”, “the more you do, the more you are!”. Quand je pars, le même lève les bras en V, pouces et petits doigts tendus et me crie “more water, my friend?”, et bien entendu, l’inévitable “be safe!”. J’ai l’impression de revoir Brokeback Mountain,  un peu de finesse et sensibilité en moins. Malheureusement pour ces deux là, ils n’en sont qu’au tout début du film et me laissent penser qu’ils y resteront…

Après quelques bières... (for the impaired Latin speakers)

Frida transformer, après quelques bières… (for the impaired Latin speakers). Et toujours vue par ma tente.